Une filière en devenir

Le chanvre, une plante de 3 à 4 mètres de hauteur, est l’une des premières à être cultivée par l’homme. De longue date, ses qualités sont reconnues et exploitées pour la fabrication de tissus, papiers, voiles et cordages, ou pour soulager certains maux. Les premiers bétons de chanvre ont été mis en œuvre au début des années 1990. Les spécialistes du patrimoine ont compris les vertus de ce matériau: il permet de restaurer les bâtiments sans les dénaturer. La France est le plus gros producteur européen de chanvre, avec notamment la Chanvrière de l’Aube. La Suisse reste à la traîne, en termes de culture industrielle de chanvre, de savoir-faire et de réglementation.

Un écobilan vertueux
La plante de chanvre se cultive aisément sous nos latitudes. Sa culture ne nécessite aucun pesticide, pas d’irrigation et très peu d’intrants. Comme le bois, le chanvre permet de piéger le CO2; en culture, il en fixe jusqu’à 15 tonnes à l’hectare. Cette plante permet une rotation des cultures et participe à la régénération des sols. C’est aussi un excellent réservoir de biodiversité pour de multiples espèces d’insectes, régulateurs naturels des ravageurs des cultures.
Son usage en béton de chanvre permet de se passer de granulats, comme les sables de rivières dont l’exploitation perturbe souvent les écosystèmes. Le chanvre constitue donc une alternative intéressante pour remplacer sur le long terme les granulats lourds et inertes par des matériaux issus de l’agriculture. En termes de production de gaz à effet de serre, des études ont démontré qu’un mur en béton de chanvre stockait plus de CO2 qu’il n’en dégageait lors de toutes les étapes de son cycle de vie (de sa production jusqu’à sa mise en œuvre, puis sa déconstruction).

Quels usages pour la construction?
Diverses parties de la plante de chanvre peuvent être mises à profit. La chènevotte correspond à la partie bois de la tige qui reste une fois défibrée. Le béton de chanvre se fabrique avec la chènevotte associée à un liant comme la chaux (à laquelle on peut ajouter du plâtre ou du ciment naturel prompt). Ce matériau sert à construire des murs isolants et des dalles isolantes; pour les murs porteurs, une ossature métallique ou en bois est nécessaire. Dans le cas de bâtiments existants, le béton de chanvre est utilisé en isolation extérieure et intérieure.
Le béton de chanvre affiche des performances thermiques très intéressantes: il est capable de stocker des calories et de les rediffuser lentement. L’habitat bénéficie donc en permanence d’une chaleur douce. Par ailleurs, le béton de chanvre a la capacité naturelle, du fait de sa porosité, de réguler les échanges d’eau dans les habitations, ce qui les laisse «respirer». Cela est essentiel: l’une des conditions du confort à l’intérieur d’un bâtiment passe en effet par la gestion de la vapeur d’eau. D’autres qualités s’ajoutent: confort acoustique, résistance aux attaques (champignons, rongeurs et moisissures), atténuation des champs électro-magnétiques, durabilité (pas de tassement), facilité de recyclage, etc.
La mise en œuvre du béton de chanvre peut se faire manuellement en pisé («béton de chanvre coffré»), avec des éléments préfabriqués (blocs, briques), ou encore mécaniquement, selon la technique du béton projeté. Dans ce dernier cas de figure, le mélange – très léger – est propulsé par voie sèche, puis mouillé à la sortie de la lance avant d’arriver sur le mur.
La fibre, ou laine de chanvre, correspond à la partie extérieure de la tige. Elle est séparée de la chènevotte par une opération de défibrage mécanique. Les fibres – sous forme de rouleaux ou de panneaux – s’utilisent principalement pour l’isolation (toitures ou murs) et peuvent se substituer à la laine de verre ou de roche.

Obstacles et perspectives
en Suisse
Les techniques ont aujourd’hui fait leurs preuves et l’usage du béton de chanvre dans la construction se heurte essentiellement à des freins d’ordre psychologique et culturel. Le chanvre – du fait des dangers liés à la consommation de cannabis – n’a pas forcément bonne presse, cette méfiance portant préjudice à la reconnaissance des qualités de la plante. Ce qui explique peut-être pourquoi le chanvre n’est pas cultivé industriellement en Suisse et que l’on soit contraint de l’importer. Les agriculteurs hésitent donc à se lancer, d’autant plus que le marché est limité et que les machines de transformation sont très chères. Par ailleurs, des lobbies favorables aux isolants synthétiques, tels que le polystyrène, ont un pouvoir incontesté sur les milieux de la construction. Et pourtant: les débris et particules de polystyrène s’éparpillent très souvent aux abords des chantiers et cet isolant contient une molécule nocive pour la santé et l’environnement, le HBCD.
Fondées dans les années 1990, deux entreprises – Pittet Artisans Sàrl et Arbio SA – sont pionnières dans la fabrication et la mise en œuvre du béton de chanvre. Ils sont les seuls artisans de la construction en Suisse romande à avoir développé ce savoir-faire. Un processus de certification est en cours, annonçant une meilleure confiance de la part des professionnels de la construction: Pittet Artisans et la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud (HEIG-VD) collaborent afin d’intégrer le béton de chanvre, avec l’indication de toutes ses valeurs, dans la norme SIA 279, «Matériaux de construction isolants». «Nous entrons dans une phase de test et contrôle de l’homogénéité de nos deux produits de béton de chanvre (avec liants plâtre-chaux et ciment naturel-chaux)», indique Sébastien Pittet, associé-gérant et président de l’entreprise.

Et les coûts?
Depuis quelques années, les prix sont devenus concurrentiels, surtout avec les techniques de béton de chanvre projeté. L’entreprise Pittet s’est spécialisée dans cette technique mécanique: «On est actuellement très compétitif, même avec le non-écologique. Et avec les nouvelles machines prévues prochainement, on pourra intervenir sur des chantiers de toute taille en réglant les débits de manière très précise. Ainsi, une maison conçue en chanvre ne revient pas plus cher qu’une autre, à qualité égale». Quant aux mises en œuvre manuelles «en pis », techniques traditionnelles particulièrement appropriées pour les rénovations et surélévations, elles affichent un surcoût de 10%. «On s’y retrouve toutefois en confort et en économies de toute sorte. On ne peut pas comparer une maison faite avec des produits naturels et une maison construite avec des produits de synthèse. La durée de vie du bâtiment est prolongée et sa perméabilité respectée, contrairement aux matériaux synthétiques qui mettent le bâtiment sous plastique!», s’exclame Pascal Favre, fondateur de l’entreprise Arbio.
Après vingt ans d’expérience, le potentiel des bétons de chanvre se confirme et s’étend en Suisse. Pas étonnant que la Banque Alternative suisse (BAS) encourage et soutienne ce type d’approche. Que les amateurs de constructions écologiques se le disent!

Véronique Stein



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