Fédorovski, le Kremlin et Poutine

L’association Convergences, animée par Colette Cellerin, organisait fin février un dîner-conférence autour du dernier ouvrage de Vladimir Fédorovski, «Au cœur du Kremlin», publié chez Stock. Un public nombreux a participé à ce passionnant échange, animé par notre confrère Darius Rochebin et à peine troublé par une tablée de malotrus sur le retour, fortement avinés, qui ont proféré quelques grossièretés à l’endroit qui de Poutine, qui d’Emmanuel Macron, dont un député, celui des Français de l’étranger, se trouvait dans la belle salle de banquet de l’Hôtel Métropole.

Mais l’énergie diserte du conférencier et l’intérêt du sujet eurent vite fait de replacer ces interventions à leur niveau, l’insignifiance. Vladimir Fédorovski incarne à merveille l’intelligence de ces Russes (quoiqu’il soit d’origine ukrainienne) pétris de culture, habiles dialecticiens et capables – à la différence de tant d’Américains – d’appréhender et de comprendre les mentalités étrangères dans toute leur complexité. Polyglotte, spécialiste du monde arabe et parfaitement francophone, Fédorovski fut un diplomate proche de Mikhail Gorbatchev, un acteur de la perestroïka, puis émigra à Paris où il publia une quarantaine de livres et fait depuis longtemps figure d’interlocuteur incontournable des médias et politiciens pour tout ce qui touche à la Russie.

Disons-le d’emblée, bien qu’il ne soit pas un «poutinolâtre», Fédorovski se dit effaré de la diabolisation de la Russie contemporaine par l’ensemble du petit monde politico-médiatique occidental. Portant un regard lucide sur la «naïveté» de Gorbatchev, à qui Washington avait promis de ne pas chercher à élargir l’Otann (avant de faire le contraire) et sur le cynisme d’Eltsine qui avait délibérément décidé de «fabriquer» des milliardaires pour asseoir son pouvoir, il constate que le tableau n’est pas plus rose du côté occidental: un Obama «erreur de casting» et un Hollande «rendu incompétent par sa fonction»… alors que le terne Poutine, que chacun avait sous-estimé, devait au contraire prouver, dès le lendemain de son accession au pouvoir, que ce dernier était son élément naturel.

L’Europe vue par les Russes

Comment les Russes nous voient-ils? A cette question de Darius Rochebin, Fédorovski répond sans excessive diplomatie: comme une civilisation en voie de décadence, ayant abandonné ses principes fondateurs et entièrement soumise à la volonté hégémonique de l’empire américain. Plusieurs pays européens, dont la France – qu’ils aiment tant – leur paraissent promis, par leur incapacité à faire respecter leur propre loi (séjour des étrangers, laïcité, etc.) à un avenir douloureux. L’animateur pose alors la question: Poutine est le héros d’une certaine droite, voire extrême droite occidentale, n’est-ce pas inquiétant? Après avoir mis en balance l’interventionnisme américain et/ou européen en Ukraine, en Libye, en Syrie et comparé les deux ou trois bases russes aux dizaines de bases américaines, Fédorovski explique pourquoi Poutine est de plus en plus populaire, d’abord dans son pays, mais aussi à l’extérieur. Il y a au moins cinq raisons à cela.

Les cinq atouts du tsar

D’abord, personne n’imagine que Poutine soit un saint. Mais il a su apporter une stabilité interne et une lisibilité à la politique extérieure russe. Il réagit et agit de façon logique, alors qu’en face, il y a la politique du président américain, celle de son Congrès, celle de la CIA, celle du ministère de la Défense, celle des milliardaires mondialistes, et les Européens qui suivent (en les précédant parfois comme en Libye) les lubies d’outre-Atlantique. Deuxième raison, Poutine jouit de cette «fortunas» chère aux Romains et aux Slaves, volontiers superstitieux. La chance est avec lui. Or même Napoléon (qui s’est cassé les dents sur la Russie) voulait «des généraux qui aient de la chance». Troisième raison: si l’on ignore les convictions réelles du maître du Kremlin, il a rendu sa place à l’Eglise orthodoxe, tout en inaugurant aussi une grande mosquée, l’an passé, dans la capitale. Il pratique une laïcité qui n’a pas peur des religions; par ailleurs, l’extrémisme religieux et le terrorisme trouvent une réponse musclée. Quatrième raison: il a remplacé la France et l’Europe dans le rôle de défenseur des chrétiens d’Orient. Enfin, cinquième raison: bête noire des Occidentaux, il donne sans doute à juste titre l’impression d’être craint et respecté. A coup de sanctions (qui nuisent surtout aux paysans bretons ou à l’industrie d’exportation), François Hollande et tant d’autres ont cru pouvoir contraindre Poutine à davantage de souplesse. Cela n’a fait que renforcer sa popularité.

La question de la Crimée, dans la foulée des événements ukrainiens, n’en est d’ailleurs pas une en Russie, où l’on connaît l’histoire et la géographie.

Fédorovski souligne que Moscou se tourne de plus en plus vers l’Asie, notamment la Chine, avec quelques signes de bonne volonté de part et d’autre. Ce qui fait songer à cette photo montrant Poutine à un défilé officiel célébrant la victoire de 45, flanqué des dirigeants chinois et indien. Légende de la photo du «Figaro»: «L’Europe et les Etats-Unis ayant boycotté les cérémonies, Poutine est isolé». Il est vrai qu’avec près de trois milliards d’habitants à elles trois, la Chine, l’Inde et la Russie font figure de petits joueurs.

Vincent Naville

 



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