Exposition «#itsalldesign» à Lausanne

Le monde du design se réinvente avec le Bauhaus

Selon le Bauhaus, l’artiste-artisan était investi d’une mission globale: créateur d’objets du quotidien, il prenait également part à la restructuration de la société d’après-guerre. En tirant des parallèles avec les métiers actuels de designer et d’architecte, l’exposition du Mudac à Lausanne (jusqu’au 6 janvier 2019) nous plonge au cœur d’un mouvement englobant tous les arts.

Conçue par le Vitra Design Museum et revisitée par le Mudac (Musée de design et d’arts appliqués contemporains) pour son étape lausannoise, l’exposition «The Bauhaus #itsalldesign» présente des œuvres clefs, mais aussi des objets rares issus des domaines du design, de l’architecture, de l’art, du film et de la photographie. Tour d’horizon préliminaire de ce courant qui a inspiré bien des créateurs à travers le monde.

L’art au service de la fonctionnalité

Mais qu’est-ce que le Bauhaus, la «maison de la construction» en allemand? Il ne s’agit pas exclusivement d’une école, mais d’une maison commune consacrée à la construction de l’avenir qui «embrasse tout en une forme unique – l’architecture, la sculpture, la peinture». L’exposition du Mudac replace le Bauhaus dans son contexte historique: on y découvre que ce courant est né en Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale, lors de la naissance de la République de Weimar. L’Ecole supérieurs des arts plastiques et celle des arts et métiers de Weimar fusionnent en une seule entité appelée «Bauhaus». Le fondateur, Walter Gropius, architecte et designer allemand, a pour ambition de former des créateurs d’un genre nouveau. Au sein de la nouvelle école, les élèves acquièrent des connaissances artistiques et artisanales, transcendant les limites entre art et technique. Ils doivent être capables d’opposer aux produits de masse de la société industrielle du début XXe siècle des objets du quotidien «utiles, durables et beaux», en vue d’une vie plus équitable pour chacun. Des objectifs proches de ceux visés aujourd’hui par la décroissance et le développement durable.

Les étudiants du Bauhaus s’investissent dans une recherche sur les formes, couleurs, espace et proportions; ils abordent également les processus de perception, ainsi que le psychisme humain. Ces «designers», d’un genre nouveau pour l’époque, conçoivent et/ou produisent des objets, des bâtiments, des villes, voire la société dans son ensemble. L’idée commune de ces réalisations: tout est façonnable.

La rencontre des disciplines

Ce rêve d’unir les arts est teinté d’utopie et de la volonté de construire un monde meilleur; artistes et artisans en sont les acteurs. Les publications, manifestes et revues contribuent à répandre les idées, forçant l’art à sortir de sa tour d’ivoire. Une nouvelle pédagogie prônant le principe de la collaboration est instaurée: l’école est divisée en ateliers – bois, métal, textile, peinture, architecture, théâtre, etc. – qui sont animés conjointement par un artiste et par un artisan. Des stages sont organisés avec l’aide d’industriels de la région. En découlent la réalisation de modèles de meubles en tubes d’acier et garnis de tissus; les chaises sont réputées pour leur confort, leur légèreté et leur facilité d’entretien. Des objets de vaisselle en métal ou en poterie, ainsi que des lampes, viennent agrémenter le logement. On en admire un large éventail au fil de l’exposition du Mudac. L’objectif général du Bauhaus est rappelé sur des panneaux explicatifs: générer des formes artistiques susceptibles d’être reproduites industriellement, afin de redonner à l’art une place dans le quotidien des hommes.

Les échanges entre professeurs et élèves se font en toute liberté, selon un «désaccord productif». Parmi les enseignants du Bauhaus, l’on trouve des architectes et designers, des peintres (Vassilly Kandinsky, Paul Klee), des photographes (László Moholy-Nagy), des typographes, ainsi que des créateurs en tout genres comme Oskar Schlemmer, qui était à la fois peintre et scénographe de théâtre et de danse. La pluridisciplinarité est au cœur de la démarche, le Bauhaus s’exprimant ainsi, non pas comme un courant stylistique, mais comme un nouvel état d’esprit.

Grâce à leur formation globale, les étudiants du Bauhaus maîtrisaient aussi bien les aspects conceptuels que la technique. L’exposition lausannoise souligne aussi, que contrairement aux idées reçues, le Bauhaus décline toute la palette des couleurs, abordées comme un moyen d’influencer l’espace et le bien-être des habitants. Les couleurs sont ainsi largement utilisées en tant que composants intérieurs (papiers peints et tapisseries) et extérieurs des bâtiments.

De la production d’objets à l’architecture 

Le Bauhaus est traversé par tous les grands courants avant-gardistes de l’Europe de l’Entre-deux guerres. Il les intègre dans une espèce de «bol» ou de plate-forme commune, qui recueille le meilleur de chaque mouvement. Cependant, dès 1924, cette émulation artistique est bouleversée: le Gouvernement social-démocrate de la région de Weimar perd les élections et le Bauhaus, qui voit ses subventions divisées par trois, doit se dissoudre. L’école s’installe alors dans la ville industrielle de Dessau; le nouveau bâtiment – conçu par Gropius – aux murs de verre, angles droits et toit plat est considéré comme l’une des réalisations les plus célèbres de l’histoire de l’architecture du XXe siècle.

Dès lors, le mouvement se politise et se tourne davantage vers les aspects sociaux: l’architecture elle-même se voit investie d’une responsabilité sociale. Ce sont avant tout les relations des êtres humains à l’espace, ainsi que l’influence des bâtiments sur le comportement, qui intéressent les membres du Bauhaus («Social Design»). Danse, jeu, décors de théâtre sont des chantiers d’expérimentation sans fin. Sous l’impulsion de l’urbaniste bâlois Hannes Meyer, l’architecture, l’aménagement du territoire, l’environnement et la sociologie urbaine prennent une place centrale.

L’habitat pour tous

L’industrialisation avait engendré une importante crise du logement auprès des populations les moins aisées. Il devenait donc essentiel de construire des habitats économiques et de bonne qualité: Gropius transpose la production en série d’objets à l’architecture. Il propose des systèmes de pièces fabriquées industriellement, ainsi que des modules flexibles, qui s’assemblent tel un «jeu de construction géant». L’architecte du Bauhaus conçoit ainsi des mini-logements ou logements du peuple, destinés aux personnes ne possédant que le minimum vital. La quête d’une économie sur tous les plans prédomine: formes, matériaux, construction, etc. Les habitants sont encouragés à fabriquer leurs propres meubles, faisant écho à la tendance actuelle qui va à l’encontre de la consommation de masse. Néanmoins, les conditions nécessaires à la mise en pratique du système de construction préconisé par Gropius sont loin d’être réunies et restent à l’état d’ébauches. Les croquis exposés au Mudac donnent une idée de cette vision architecturale.

La montée du nazisme ne laissera pas le temps aux membres du Bauhaus de mettre en œuvre toutes les réformes souhaitées. En 1932, l’école doit à nouveau fermer et quitter Dessau. Elle renaît une dernière fois à Berlin pour une courte durée, à laquelle les nazis mettront fin définitivement, condamnant le Bauhaus au même titre que «l’art dégénéré». Ses membres émigrent pour la plupart aux Etats-Unis, ainsi qu’à Tel Aviv, avant même la naissance de l’État d’Israël, où ils réaliseront des objets et des bâtiments dans ce style inventé en Allemagne.

Après la Seconde Guerre mondiale, les idées du Bauhaus connaissent un nouvel essor; dans les années 1960, des meubles en tubes d’acier sont remis au goût du jour, et les écoles de design du monde entier se réfèrent aux concepts du Bauhaus, perdurant encore aujourd’hui. L’exposition «The Bauhaus #itsalldesign» révèle l’étonnante actualité de cette institution légendaire.

Véronique Stein

 



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