Publication collective

Le paysage s’offre en partage  

Depuis des siècles, le paysage genevois constitue un héritage, une accumulation d’interventions, de constructions, de destructions et de transformations. La compréhension de ces mouvements successifs fait appel à des champs disciplinaires variés. C’est ce que propose «Repérages», un ouvrage collectif paru récemment aux éditions HEPIA. Spécialistes et usagers croisent leurs regards autour de ce domaine fédérateur qu’est le paysage.

En cette rentrée automnale, on découvre avec intérêt l’ouvrage «Repérages. Le paysage genevois entre héritage et partage». Son objectif: redonner une place prépondérante au mot «paysage» dans un contexte de mutation urbaine à échelle métropolitaine. Car aujourd’hui, «les questions du paysage semblent toucher tout le monde, mais ne préoccupent plus personne», relève en introduction le collectif d’auteurs. Au fil des pages, les contributions des spécialistes – architectes-paysagistes, urbanistes, géographes, biologistes et historiens – font écho à ceux qui vivent le territoire et en témoignent avec sensibilité.

La matière paysage

En première partie, «Repérages» présente des clefs de lecture sur les composantes et le fonctionnement du territoire transfrontalier genevois. La richesse du paysage, sa complexité, mais aussi ses fragilités sont déclinées. On parcourt les textes d’Alain Léveillé, Marcellin Barthassat, Tiphaine Bussy-Blunier, Gilles Mulhauser, Philippe Convercey et Erica Deuber-Ziegler, pour n’en citer que quelques-uns. La balade débute avec le socle géographique, une «arène» formée par le Jura, le Vuache et le Salève. «Dans cette cuvette franco-genevoise, les paysages de la ville et de la campagne s’ordonnent depuis quelques millénaires entre montages, plaine morainique, lac et cours d’eau», lit-on dès les premiers chapitres.

Le climat local offre des lumières et des ambiances très variables; il définit également les pratiques agricoles. Les terres agricoles genevoises, par leur diversité, constituent un précieux patrimoine collectif, comme en témoignent les cordons de chênes ou la forme du parcellaire. Viennent ensuite les infrastructures et réseaux de voirie: ils composent le territoire genevois, un espace situé au carrefour entre l’Europe du Nord et du Sud, entre l’Ouest et l’Est. «Les déplacements construisent l’identité du paysage genevois, comme le font les montagnes, le lac ou l’agriculture». Puis on s’interroge sur le monde végétal comme l’une des composantes du territoire, avant de s’attacher à l’avenir du paysage villageois.

Arbres des campagnes, des villes et des routes, des bords du lac, des parcs et jardins, forêts et bosquets, le paysage végétal genevois est particulièrement riche en nuances. Par ailleurs, trois siècles après leur développement, les grands domaines marquent encore fortement le paysage des villes et des campagnes. Enfin, les espaces publics sont abordés: «Les espaces publics des villes et des communes genevoises portent dans leurs gènes les traces d’une campagne toute proche». A Genève, paysages rural et urbain ne s’opposent jamais, mais s’imbriquent…

Le projet de paysage genevois 

Qu’est-ce, dans le paysage genevois, qui est inaliénable et ne doit pas disparaître? Sur quoi s’appuyer pour faire un projet? Telles sont les questions posées dans la seconde partie du livre. Le paysage n’est pas une question purement esthétique, ni environnementale: c’est une construction sociale et culturelle, le cadre de nos vies. Ce postulat suppose que toutes les politiques – du logement, des transports, de l’agriculture, etc. – doivent s’organiser de manière cohérente autour du paysage. Est-ce le cas aujourd’hui?

L’agglomération franco-valdo-genevoise (dite le Grand Genève) s’étend sur une superficie de 2500 km2, regroupant onze territoires qui comptent aujourd’hui 900 000 habitants et 500 000 emplois. A l’horizon 2035, 350 000 habitants et 200 000 emplois viendront vraisemblablement s’ajouter à notre région. Pour répondre aux effets de l’urbanisation et de la mobilité non maîtrisés, Genève a présenté à la Confédération trois Projets d’agglomération (2007, 2012 et 2016).

«Repérages» dresse un bilan depuis 2007, lorsque la thématique du paysage a acquis une valeur dans le cadre du Projet d’agglomération (versions 1 et 2), par le biais du Plan paysage, puis du Projet paysage. C’est à ce moment charnière qu’un concept fondateur émerge autour de la charpente paysagère et de la trame territoriale verte. Le Plan paysage s’inscrit dans la continuité des notions de maillage territorial et de trame verte, élaborées en 1936 par Maurice Braillard et Alfred Bodmer. Il s’agit d’une construction de la ville d’abord par les espaces ouverts – c’est-à-dire les paysages et espaces publics, le programme (constructions) arrivant en second lieu. Le Plan paysage reprend cette logique, en identifiant les composantes paysagères, puis en révélant les lieux menacés par une forte pression urbaine. Le Plan paysage – devenu Projet de paysage – s’élargit aux grandes entités du bassin lémanique et de l’arc alpin, ceci afin de sortir des logiques d’enclavement. En descendant à des échelles plus fines, des projets de paysage prioritaires et des mesures d’accompagnement sont précisés.

La mémoire du site, les traces et les vestiges, en un mot l’héritage est un guide pour nos actions à venir. A la veille du dépôt de la 4e version du Projet d’agglomération pour le Grand Genève, cette publication est une belle manière de relancer le débat sur le paysage comme élément structurant l’urbanisation. Un socle ou «une matrice» qui mérite toute notre attention! n

Véronique Stein

Repérages. Le paysage genevois entre héritage et partage 

Collectif de rédaction 

Marcellin Barthassat, Sébastien Beuchat, Tiphaine Bussy-Blunier, 

Philippe Convercey (dir.), Laurent Daune, Gilles Mulhauser

Editions HEPIA – CHF 30.- 

 



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