Numérique en marche

Parlez-vous le BIM?

Nouveau langage, nouvelle méthode de travail, le BIM n’est pas un caprice numérique ou un gadget, mais bel et bien un outil qui révolutionne fortement l’art et la manière de construire et de communiquer. Zoom sur un phénomène planétaire inéluctable.

Lunettes 3D rivées au nez, vous visitez votre futur appartement en totale immersion; la réalité virtuelle vous plonge littéralement dans cet espace qui sera vôtre dans quelques mois, vous permettant d’en apprécier tous les volumes et même de choisir les finitions. Sans le savoir, vous êtes dans l’une des trois versions (les deux autres étant la réalité augmentée et la mixte) du BIM, Building Information Modeling (ou Model), en français Modélisation des Informations d’une Construction. En effet, BIM est un sigle anglais et sa transcription française ne fait pas consensus, pour deux raisons: building est à la fois un verbe (construire, réaliser, exécuter, fabriquer…) et un nom (bâtiment, ouvrage, construction…), de même que le «m», qui peut désigner à la fois le modeling (modéliser, modeler, donner forme, organiser, agencer, construire une maquette, imaginer…) et le model (modèle, maquette, prototype…).

Le monde de la construction a assisté à ses frémissements il y a une vingtaine d’années, avec l’arrivée du format IFC utilisé pour le partage des données et la gestion des installations. Encore aujourd’hui considéré comme un outil complémentaire aux moyens dits classiques (Plan 2D), le BIM, matérialisé par une maquette numérique 3D paramétrique contenant des données intelligentes et structurées d’un bâtiment ou d’une infrastructure, est en passe de devenir une méthode collaborative de travail, incontournable, normée et universelle.

BIM or not to BIM, la question ne se pose plus!

Rencontres internationales, conférences et remises de trophées sont dans tous les agendas des métiers de la construction, car le temps n’est plus de savoir si on doit se mettre au BIM mais plutôt comment.  «Le BIM n’est pas français ou européen, c’est une préoccupation mondiale», commente Pierre Mit, économiste de la construction, membre de Cobaty Poitiers-Vienne depuis 1991, président de l’association Building Smart France et membre de l’EU Bim Task Group, mandaté par la Commission européenne  pour promouvoir et développer le BIM en Europe, dans le domaine des bâtiments et des infrastructures publiques. Notons que la Fédération Cobaty, qui regroupe des professionnels de l’acte de construire au sens large et compte quelque 5000 adhérents (dont 400 en Suisse), a été en pointe depuis plusieurs années sur l’étude des potentiels générés par le BIM, sous l’impulsion de ses présidents fédéraux Jean Louis Augereau (2010-2013) et Thierry Oppikofer (2014-2017) et l’action résolue de plusieurs de ses cadres (Robert Daussy, Georges Lambrecq et naturellement Pierre Mit).

Dans certains pays, les engagements sont en effet déjà bien avancés. La France, à l’occasion de la première édition des Assises du logement, vient tout juste de signer avec la filière de la construction le Plan BIM 2022, visant à accélérer la transformation numérique dans la construction et pour lequel l’Etat va mobiliser 10 Millions d’euros. Le champion du BIM reste le Royaume-Uni, qui a rendu obligatoire son utilisation pour l’exécution des commandes publiques dès 2016. Depuis deux ou trois ans seulement, la Suisse s’attache à rattraper son retard en termes de directives et de normes; mission à laquelle s’attelle le «Réseau numérique», organe de coordination de la transformation numérique dans les domaines de la planification, de la construction et de l’immobilier, conduit par la SIA, le CRB (Centre suisse pour la rationalisation de la construction), la KBOB (Conférence de coordination des maîtres d’ouvrage publics), l’IPB (Communauté d’intérêts des maîtres d’ouvrage professionnels privés) et «Bâtir digital Suisse» (relevons que le terme «numérique» serait plus indiqué, les «digits» anglais étant des «nombres» français, alors que «digital» fait référence aux doigts dans la langue de Molière).

Outil 3C pour Communication, Collaboration et Coordination 

Véritable base de données, la maquette numérique 3D stocke des informations fiables fournies par les différents intervenants opérants sur l’ouvrage tout au long de son cycle de vie, de sa conception à son démantèlement. «Le BIM, c’est 20% de technologie et 80% d’humain», souligne Pierre Mit. Le motto de l’association qu’il préside est précisément «mieux communiquer pour mieux construire». Des réflexions sont d’ailleurs en cours concernant le développement d’un BIM francophone, qui aiderait beaucoup à la fluidité des échanges et à la compréhension de l’ensemble des acteurs francophones, dont la Suisse fait partie. «Le BIM ne concerne pas seulement le bâtiment, fait remarquer l’économiste. Si nous voulons assurer un continuum numérique de l’objet connecté jusqu’au territoire, il faut un rapprochement des systèmes de gestion de l’information sur l’ensemble du territoire, et même au-delà des frontières, pour travailler sur des plates-formes communes dotées d’un même format d’échange».

Sur le terrain, l’ensemble des personnes interrogées s’accorde à dire que l’outil prend un intérêt économique, tant dans la phase de planification de chantier que dans celle de l’exploitation et maintenance. La simulation permet de mettre en place des modèles pour mieux construire. Elle offre une meilleure maîtrise des coûts, l’occasion théorique de faire des économies sur la sinistralité, mais aussi l’amélioration de la traçabilité, en mettant à disposition des informations détaillées et pragmatiques (exemple: schéma électrique, nom du fabricant, manuel d’installation, etc.) pour faciliter les interventions futures: transformation, rénovation, réparation, démolition, etc.

C’est pourquoi «architectes, ingénieurs civils, métiers de la technique du bâtiment ont un réel intérêt à collaborer pendant la phase de projet», commente Patrick Riedo, fondateur d’«Objectif BIM» et enseignant à l’EPFL. La maquette numérique s’avère un très bon allié pour réduire l’empreinte carbone, en offrant l’opportunité de tester en amont  la consommation d’énergie d’une structure et d’optimiser les performances de l’isolation ou de l’éclairage. Dans un contexte où il y a plus de bâtiments à rénover qu’à construire, la possibilité de «bimiser» un édifice existant se révèle être très utile. «La numérisation permet de décomposer en objet chaque composant du bâtiment, afin de recréer virtuellement une maquette tout en lui ajoutant de nouveaux renseignements, complétés par différents diagnostics», indique Pierre Mit.

Dans un article récent, la revue suisse d’architecture «Tracés» l’exprime avec force: «L’avenir est déjà en marche, et le BIM ne constitue qu’un prélude aux profonds bouleversements qui s’annoncent. Des entreprises innovantes, en Suisse et aux Etats-Unis, mettent dès aujourd’hui en œuvre les modes de conception et de construction de demain».

GROS PLAN

Interview 

Pascal Bärtschi, directeur de l’entreprise de construction Losinger Marrazi

– A quel moment Losinger Marazzi a-t-elle pris le virage du numérique et pourquoi? 

– Nous travaillons avec le BIM/la maquette numérique depuis 2012. Nous sommes convaincus de la plus-value qu’apporte le BIM dans les phases de planification, de développement, de réalisation et d’exploitation.

– L’entreprise était-elle précurseur en la matière en Suisse? 

– En effet, nous avons la chance d’appartenir à un Groupe (Bouygues) qui s’intéressait au BIM déjà dans les années 2008/09. Cela nous a permis d’apprendre plus vite, en échangeant les bonnes pratiques au sein du Groupe.

– Cela représente-t-il un investissement coûteux et peut-on vite l’amortir? 

– Nous avons investi dans le hardware, le software et la formation. Il est difficile de dire dans quels délais l’investissement sera amorti. Toutefois, nous sommes convaincus que cette évolution est inévitable et qu’il est indispensable de la traiter comme une opportunité.

– Comment avez-vous procédé pour intégrer cet outil au sein de votre entreprise? Cela a-t-il induit la création de nouveaux emplois dédiés? 

– Les cas d’usage de la maquette numérique ont été identifiés pour les différentes phases de projet. Ensuite, on a défini quels cas d’usage seraient appliqués à quel projet. Aujourd’hui, environ 50% des projets sont élaborés à l’aide du BIM. Nous avons recruté des «BIM managers» et des «BIM coordinateurs».

– Selon vous, quels sont les bénéfices notoires, que vous avez pu éprouver, d’une telle technique de travail? 

– Globalement, les bénéfices portent sur la rationalisation du processus de planification, l’amélioration du planning général du projet et de la qualité d’exécution. Une meilleure maîtrise et optimisation des coûts doit conduire à terme à une économie que nous estimons supérieure à 10%, grâce à l’industrialisation qui découlera du BIM.

 

Marion Celda



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