Les quatre vérités de Jean-Marc Vaudiau

Penser par soi-même ?

Certains reprochent à d’autres de ne pas «penser par eux-mêmes»; les gardes rouges de la pédagogologie moderne veulent apprendre aux élèves à «penser par eux-mêmes». L’intention est louable, à part que la grande majorité des gens et des profs entendent par là que les autres doivent, en gros, penser comme eux. Pour ce faire, ils usent du précepte de Montaigne qu’on agite comme le drapeau de la libération, en distinguant une tête bien pleine d’une tête bien faite. Or pour l’auteur des «Essais», cette fameuse «tête bien faite» est d’abord celle qui maîtrise la langue de l’esprit, celle des nuances et des subtilités.

Apprendre aux gens à penser suppose un système d’apprentissage de la langue qui n’existe plus chez nous depuis belle lurette. Si l’objectif de l’école est de faire passer du règne de l’opinion à celui du savoir, tout commence par le silence, qui consiste à écouter afin de recevoir les grandes pensées dont le professeur est l’intermédiaire. Car penser par soi-même ne consiste pas, n’a jamais consisté d’ailleurs, à aucun moment de l’histoire, à penser seul avec soi-même! Au contraire, cela consiste d’abord à maîtriser la langue, car il n’est pas de pensée sans cette maîtrise, et ensuite à prendre connaissance de la pensée des grands auteurs. C’est la conversation avec les grands esprits qui forme notre propre esprit à cette autonomie. Car l’autonomie intellectuelle n’est pas synonyme d’autosuffisance intellectuelle! L’intelligence autonome se forme peu à peu, demande un effort, et ne se décrète pas du seul fait d’être un adolescent qui fréquente l’école parce qu’elle est obligatoire, et uniquement pour ce motif.

Le langage n’est pas le simple véhicule d’une pensée qui se formerait en dehors de lui. Et le simplisme de la pensée actuelle, sa déliquescence, n’est en rien étrangère à la déliquescence de la langue elle-même, massacrée par plus de trente années d’enseignement progressiste! Le numérique que souhaite l’école n’est en rien un pas vers l’apprentissage de cette autonomie, mais une béquille de laquelle on espère un secours à la catastrophe actuelle.



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