PORTRAIT DE REGISSEURS

Pilet & Renaud, quatuor de choc 

C’est un troisième volet un peu différent que nous ouvrons en cette fin du mois de juin pour notre rubrique «portrait de régisseur». Différent, parce qu’entre la dernière chronique du mois de mars et celle-ci, le monde s’est mis en veille plusieurs mois. La faute à ce virus pernicieux, tueur d’hommes et assassin d’une économie mondiale actuellement en réanimation. Pour cette nouvelle édition, nous avons choisi de pousser les portes d’une régie ancestrale, qui a traversé plusieurs grandes périodes de l’histoire, portée par une direction aujourd’hui plurielle et moderne: Pilet & Renaud.

Depuis un siècle et demi, la régie Pilet & Renaud fait partie des incontournables de l’immobilier genevois. Fondée en 1872, celle qui s’appelait à l’époque Pilet, Bouvier & Séchéhaye prend ses marques dans le quartier des banques et restera fidèle à cet arrondissement genevois. C’est en 1991 que Claude Pilet et Jean-Pierre Renaud transforment leur maison en société anonyme et s’associent avec Stéphane Barbier-Mueller. Pierre-Henri Schild rejoindra la société en 2008 en tant qu’associé et administrateur de la régie, pilotant conjointement avec Stéphane Barbier-Mueller de nombreux projets immobiliers. À ce moment, la régie ne compte que 50 collaborateurs, mais ne tardera pas à s’agrandir, rachetant en 2011 le Forum Immobilier et l’Immobilière des quais.

Aujourd’hui, Pilet & Renaud compte plus de 100 collaborateurs et accueille à sa direction une nouvelle génération, féminine et engagée, grâce à Diane et Alix Barbier-Mueller, qui ont rejoint leur père à la barre du navire. La «cité des mâles» n’est donc plus, et c’est là une des forces de la régie, explique Diane Barbier-Mueller: «La direction de la régie est à ce jour parfaitement paritaire. Elle compte six personnes, trois hommes et trois femmes (outre nos quatre interlocuteurs, Cécile Dupré et Raphaël Delessert sont membres de la direction). Les tranches d’âge sont tout aussi équilibrées; en outre, nous sommes trois de la même famille et trois qui n’ont pas de lien de parenté. Cela apporte un réel équilibre, loin d’une hégémonie potentielle».

«Nous arriverons peut-être à un régime matriarcal dans les prochaines années et cela me conviendrait parfaitement, sourit Stéphane Barbier-Mueller, avant d’ajouter: Nous avons pour habitude de prendre les décisions de manière collégiale. Chacun a son domaine d’activité et gère individuellement ses dossiers. Pour toutes les décisions importantes, nous nous réunissons une fois par semaine et tentons d’être à l’unisson. C’est l’avantage de notre éclectisme».

«Filles de» et sœurs/collègues, est-ce simple à gérer ou des conflits sont-ils réguliers? «Soyons honnêtes, dit Alix, la cadette. Comme dans chaque famille, il peut y avoir des désaccords, parce que se mêlent des notions professionnelles et des rapports familiaux qui touchent le volet émotionnel. Toutefois, nous avons toutes deux les mêmes intérêts en ce qui concerne la société et chacune a son domaine de prédilection. Pour ma part, je m’occupe de la communication, des questions numériques et environnementales. Pour Diane, ce sont les ressources humaines, les promotions et les contacts avec les fournisseurs».

Pierre-Henri Schild, avec l’arrivée des enfants de Stéphane Barbier-Mueller, est-ce difficile de trouver sa place en travaillant avec les membres d’une même famille, qui plus est une famille dont le patronyme est aussi connu? «Quand j’ai rejoint la régie, il n’y avait effectivement que Stéphane et moi. Maintenant nous sommes quatre avec Diane et Alix. Il faut en effet trouver sa place et c’est à moi de faire mon chemin dans ce contexte. Ce fut un changement de cap, donc ce n’est ni facile, ni difficile; c’est simplement différent. Toutefois, c’est la logique de la vie et je n’ai aucun problème à laisser leur place aux jeunes. Je ne fonctionne pas à l’ego: j’ai toujours su que la famille de Stéphane serait présente à terme dans la régie et nous fonctionnons très bien ainsi!».

A ce sujet, rejoindre la régie fut-elle une obligation familiale pour Diane et Alix? «Absolument pas, assure Alix. Notre père nous a toujours parlé de son métier et de l’immobilier avec passion. Se lancer dans cette voie était donc complètement naturel pour nous, d’autant que nous avions la chance, Diane et moi, d’intégrer une structure importante, et ce dans les meilleures conditions». «Je fais en effet partie des personnes qui se réjouissent le dimanche soir de reprendre le travail. J’aime le golf, même si je suis un piètre joueur, mais c’est à mon bureau que je reste le plus épanoui», précise Stéphane Barbier-Mueller.

Immobilier et plus si affinités 

Présent dans l’immobilier, dans les médias via la chaîne de télévision Léman Bleu, dans l’art à travers le Musée Barbier-Mueller en Vieille Ville, comment «SBM» a-t-il passé cette crise du coronavirus? «La régie a bien tenu le coup et n’a aucun retard à signaler. Nous œuvrons à la dématérialisation depuis quelques années et cet épisode a permis de confirmer la solidité de notre système. Nos outils informatiques et notre application «chez moi » ont pleinement assuré leurs rôles pendant cette période. Sur 105 employés, seuls 2 collaborateurs étaient présents au bureau et cela n’a posé aucun problème. Toutefois, je reste persuadé que malgré la faisabilité d’une gestion ponctuelle en home office, l’esprit d’équipe reste primordial pour la santé d’une société et le bien-être des collaborateurs, explique Stéphane Barbier-Mueller. En ce qui concerne Léman bleu, les rapports entre les différents actionnaires, dont la Ville de Genève, sont très bons et la chaîne a réellement trouvé ses marques et son positionnement. Il n’y a pas d’interventionnisme de la Ville, ce qui permet à la ligne éditoriale, pilotée par Laurent Keller, d’être pertinente et d’avoir trouvé un juste écho auprès des téléspectateurs. Enfin, en ce qui concerne le Musée Barbier-Mueller, il est là encore pour quelques années, tant qu’il aura un sens. Laurence Mattet, sa directrice, continue activement l’œuvre de mes défunts parents et peut compter sur notre soutien, dont celui de mes enfants et de mes nièces», conclut le régisseur.

Pour Diane, la double casquette, à la régie et en politique en tant que députée au Grand conseil, n’est-elle pas trop lourde à porter? «Je suis une femme, jeune et entrepreneuse. Je représente différents intérêts, tant du côté des propriétaires que du côté des locataires, donc ma voix compte. Il est primordial pour moi de pouvoir jouer un rôle en politique, pour faire entendre les intérêts de ceux que je représente. Les deux univers, politique et immobilier, sont très complémentaires. Si je devais en choisir un, ce serait l’immobilier, car je suis plus à l’aise avec son fonctionnement, mais je suis profondément attachée au monde politique», précise la jeune femme.

Quels sont les objectifs à terme de la régie? Grandir encore, éventuellement racheter d’autres structures? «Nous adorons la structure actuelle de la régie, car elle est à taille humaine. Nous connaissons tous nos collaborateurs, ce qui est extrêmement précieux dans un fonctionnement global au quotidien», indique Diane. «Les points sur lesquels nous souhaitons travailler davantage sont l’automatisation maximale des tâches grâce au numérique, pour maximiser les rapports humains avec nos clients. Le triste épisode sanitaire que nous venons de vivre nous a prouvé que la numérisation était un outil indispensable, aussi nous devons continuer dans ce sens», complète Alix.

Que retenir, d’ailleurs, de l’épisode coronavirus? «Nous avions anticipé et devancé nombre de recommandations fédérales pour la gestion de cette crise. En premier lieu, nous avions contacté les propriétaires afin de savoir s’ils étaient enclins à différer certains loyers, ou tout du moins proposer des solutions pour leurs locataires, indique Stéphane Barbier-Mueller. A ce titre, je tiens sincèrement à leur rendre hommage, car tous ont été réactifs et aucun n’a refusé d’entrer en communication. Tous les cas ont été pris en considération et nous avons pu trouver des solutions pour chacun d’entre eux». «Le protocole d’accord multipartite (Union suisse des professionnels de l’immobilier – Chambre genevoise immobilière – Etat de Genève – Asloca) fut également une très bonne chose et la Confédération a parfaitement assuré sa mission dans cette gestion de crise. Nous avons fait du cousu-main pour chaque demande, d’où la nécessité de mettre l’humain en première position», ajoute Pierre-Henri Schild. «Le rôle social de Pilet & Renaud, tout comme l’aide que notre famille et nos collaborateurs ont pu apporter à notre échelle pendant cette crise, ont remis en exergue ce vers quoi tend le monde de demain. De l’entraide et de l’humain» conclut, avec complicité, la jeune branche féminine de la régie.

2020 n’en est qu’a la moitié de son terme et nous a déjà apporté son lot d’événements destructeurs. Incendie en Australie, problèmes écologiques massifs, coronavirus, confinement, récession, problématiques raciales aux Etats-Unis, et malgré tout l’optimisme doit remplir nos verres jusqu’à les faire déborder. L’optimisme est cette tournure de l’esprit qui dispose à prendre les choses du bon côté, en négligeant les aspects fâcheux. Cette attitude, qui doit prévaloir dans nos quotidiens anxiogènes, semble avoir été adoptée dans la philosophie de la régie Pilet & Renaud. Une régie où l’Homme prévaut, où l’on reconnait les failles et les faiblesses de chacun, mais où l’on s’écoute pour avancer ensemble, dans le même bateau, pour traverser la rade, de Genève ou d’ailleurs, pour justement pouvoir faire le lien entre le monde d’avant et l’univers de demain. Celui où l’on garde le vital en rejetant le toxique, pour ne surtout pas avoir la tête «sous l’eau». Stéphane Barbier-Mueller clôt notre rencontre ainsi: «Tous ensemble, nous garderons le cap». C’est en tous cas ce que prouve la Maison, depuis bientôt 150 ans.

Maximilien Bonnardot



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