Abdallah Chatila

L’intrépide M. Chatila

Ultra-médiatisé depuis plusieurs mois (mais Tout l’Immobilier fut probablement l’un des, sinon le premier média à évoquer dès 2008 son ascension dans le monde de l’immobilier) l’homme d’affaire Abdallah Chatila ne cesse de faire parler de lui.

Celui qui, en quelques années, a fait de son groupe un poids lourd du monde des affaires genevois, détonne dans une cité de Calvin habituée à plus de discrétion et de diplomatie. Qu’importe, Abdallah avance, fonce même, dans une Genève qu’il veut à tout prix faire rayonner et pour laquelle il investit à coup de millions. Rencontre avec un homme plus simple qu’il n’y paraît et plus complexe qu’il ne le laisse croire.

Un boulimique des affaires

Né à Beyrouth en 1974, Abdallah Chatila fuit, avec sa famille, la guerre civile du Liban. Après l’Italie et la France, c’est en Suisse en 1988 qu’ils établiront leurs quartiers. Fils de joaillier, il suit des études en gemmologie à Los Angeles. Après un démarrage dans la vie professionnelle à New York, il rejoint l’entreprise familiale en 1995, puis se lance dans les activités immobilières en 2006. Dès lors, il n’aura de cesse de faire grandir ses sociétés à coup d’investissements, de rachats, d’échecs, mais surtout de franc succès. Guidé par le goût du challenge et les prises de risques, il est présent dans une multitude d’activités. De l’immobilier à l’hôtellerie, en passant par la sécurité, l’événementiel, la restauration, les diamants, l’art, l’éducation ou encore la santé, rien ne semble faire peur à ce quadragénaire hyperactif. Aujourd’hui à la tête d’un véritable empire, l’homme d’affaires n’est pas prêt de s’arrêter. Classé parmi les 300 plus grandes fortunes suisses, Abdallah Chatila se présente de manière simple et son style n’est pas ostentatoire. Son franc-parler est assumé et ses idées claires.

Tout pour Genève

«Mon but, n’est pas d’acheter à tout prix n’importe quoi. J’ai une stratégie globale qui répond à un objectif simple. Je veux donner à Genève le rayonnement international qu’elle mérite et offrir aux Genevois une ville moderne, dynamique, attractive et unique. Nombre de gens se sont interrogés quant aux rachats de restaurants et d’hôtels que j’ai effectués depuis quelques années. Personnellement, je pense que Genève et les Genevois méritent ce qu’il y a de mieux. La qualité n’est pas toujours au rendez-vous ici et surtout l’offre n’est pas assez large. Je veux apporter des couleurs et de l’éclectisme à l’offre culinaire. Pourquoi ? Parce que cela renvoie aux sens et donc à l’émotionnel. Si vous mettez de la qualité au service de l’émotionnel, les gens se souviendront de vous et du moment passé. Ainsi et à travers les différents entités, l’idée est de faire grandir l’identité m3 avec cette réputation de qualité, de sérieux et d’authentique. Cela passe par des restaurants, mais aussi des hôtels, des bars, la régie immobilière évidemment, ou encore la santé. Présent à différentes étapes de la vie des Genevois, le groupe m3 ambitionne d’être un acteur incontournable et incarné. L’importance pour moi est aussi d’assurer un vrai rôle social. Acheter et développer nos activités cela signifie, avant tout, offrir des emplois aux Genevois. L’Etat de Genève est très présent pour les citoyens, mais nous ne devons pas nous reposer uniquement sur l’administration. Des acteurs privés, comme moi, doivent aussi participer à la vie sociale et globale d’une ville comme la nôtre. En créant des emplois, je crée des ressources qui, elles-mêmes, serviront à l’économie globale. Ma vision d’un certain cercle vertueux passe par là. Certains n’y voient que des affaires, alors que c’est bien plus profond que cela», explique l’entrepreneur avec conviction et détermination.

Créateur de synergies

Sur les six derniers mois, le nombre d’acquisitions d’Abdallah Chatila est impressionnant… En effet, de nombreux établissements ont intégré m3 Groupe : Traiteur de Châtelaine, société de surveillance GPA, restaurant Le Vallon, usine de fabrication de masques en Bretagne, The Hamburger Foundation, et la liste est encore très très longue.

Qu’est-ce qui fait donc courir l’homme d’affaires? «J’aime les défis, comme je l’ai dit, mais c’est surtout le fait de donner du sens aux choses qui m’anime. Toutes ces sociétés que j’ai rachetées depuis quelques mois sont, pour moi, un moyen de créer des synergies. Des synergies du point de vue des affaires, inévitablement, mais aussi du point de vue de mes équipes et à nouveau de l’aspect social que je souhaite apporter à Genève. J’ai démarré dans l’immobilier, ce qui touche aux foyers des gens. Avec les restaurants, m3 Groupe est présent lorsque les gens sortent de leurs foyers pour un moment convivial en ville. J’emploie des centaines de jeunes recrues, notamment dans l’hôtellerie et la restauration, ce qui, pour la plupart, correspond à une première expérience professionnelle. Ces jeunes vont évoluer et vont, pour certains, vouloir se former. J’ai donc lancé la m3 Académie, en recrutant notamment Alain Brunier, actuel directeur général de l’Ecole hôtelière de Genève, qui officiera donc pour notre groupe, car je crois profondément en la formation. C’est par la formation que nous pourrons également faire évoluer Genève. Nous sommes dans une ville élitiste et nous devons lui donner les moyens de le rester. Il faut également apporter aux Genevois l’envie de rester à Genève, et pour cela je souhaite offrir à la ville les atouts qu’elle mérite. L’offre est trop pauvre sur une multitude de points. De la restauration, du divertissement, de l’hôtellerie, des offres pour les familles, les sportifs, la communauté LGBT+ et j’en passe. Certains manques sont surprenants à Genève. Par exemple, il n’y a pas de restaurant trois-étoiles, ce qui est un comble pour une ville comme la nôtre. En investissant dans tous ces domaines je veux permettre à notre groupe de créer des passerelles entre toutes ses activités, pour faciliter et améliorer la vie des Genevois. Plus il y aura d’offres, plus les gens voudront rester à Genève. Après la crise sanitaire que nous venons de vivre, il y aura un manque de visiteurs, donc maintenir les Genevois ici est une nécessité et j’espère, qu’à terme, nous n’entendrons plus dire que Genève est une ville morte».

Opportunités, non opportunisme

– Avec le buzz fait en investissant des millions dans du matériel sanitaire, les critiques et les interrogations se sont fait entendre. Qu’avez-vous à répondre à cela?

– Tout d’abord, je pense qu’être dans les affaires, c’est avant tout proposer aux gens ce dont ils ont besoin. Lorsqu’en mars, la crise nous a frappés, il m’a semblé cohérent de pouvoir proposer aux gens de quoi se protéger contre le virus. J’ai donc investi des millions dans des masques et du matériel sanitaire pour répondre à un besoin, puis la guerre commerciale sino-américaine a entraîné neuf changements successifs de réglementation, rendant le marché compliqué. C’est pour cela que je me suis récemment positionné pour rouvrir une usine de masques en Bretagne, à Ploufragan, suite à la fermeture de leur usine de Plaintel en 2018. Tout d’abord parce que j’estime qu’il est d’une nécessité stratégique de réimplanter la production de masques en Europe, mais aussi et surtout parce qu’il y aura, dans les mois à venir, des besoins d’innovation en la matière. En effet, nous ne sommes qu’au début de cette nouvelle ère hygiéniste, qui soulèvera de nouveaux besoins, auxquels l’offre actuelle ne peut pas répondre. Les besoins du personnel médical ne sont pas les mêmes que ceux d’un cuisinier par exemple, qui travaille dans un environnement chaud, ou qu’un maçon qui travaille dans la poussière. Il n’y a pas d’offres non plus pour les enfants, ni pour nombre de cas particuliers. C’est dans cet esprit que l’expertise et l’expérience d’une société comme Honeywell est intéressante. L’implication politique française sur le sujet et l’accueil de l’équipe bretonne ont également joué un grand rôle dans l’avancée de ce projet. Ajoutez à cela le fait que l’on permettra de sauver des centaines d’emplois et vous comprendrez que le projet, dans sa globalité, était pertinent. A terme, j’aimerais développer des partenariats dans le domaine médical et favoriser des échanges avec certaines grandes écoles comme l’EPFL ou l’EPFZ pour permettre des avancées dans la médecine. Là aussi, certains domaines méritent d’être investis et j’ai, à ce titre, créé m3 Laboratoires SA».

– Un seul commandant à la barre d’une telle flotte, comment fonctionnez-vous? Quelles sont vos limites? L’avenir du groupe reposera-t-il entre les mains de vos enfants?

– Sincèrement, je délègue avec beaucoup de facilité, même si je reste extrêmement impliqué. En tant qu’entrepreneur, j’ai un rôle social primordial pour moi. Je fais donc confiance à mes équipes et n’intervient que si quelque chose est mal fait. Il faut que chacun comprenne réellement qu’aller au bout des choses est vital. Le bon sens doit prévaloir dans nombre de nos décisions et nous fait souvent gagner un temps précieux. Il faut avoir une vision à long terme, de manière quasi systématique. Quand je «gagne», j’estime que c’est normal, car j’ai travaillé. Quand je «perds», je garde en tête qu’un échec n’est qu’une leçon à retenir. Il faut savoir perdre pour gagner par la suite. Lorsque j’aboutis au résultat escompté, je ne suis pas heureux; je suis satisfait, car c’est le fruit d’un travail. C’est certainement pour cela que je ne n’impose aucune limite. Se limiter c’est se contraindre et probablement se frustrer. Je me lève chaque matin car je suis passionné et non pas pour atteindre à tout prix un objectif qui serait, de facto, limitatif. C’est aussi pour cela que je ne pense pas à la retraite, je suis trop passionné et épanoui dans toutes mes activités. Quant à la question de la succession, il est prématuré d’en parler. Ma seule certitude est que je ne veux pas donner de stress à mes enfants, donc ils ne rejoindront l’entreprise que s’ils en ont réellement envie».

– Quels projets sont pour vous les plus grands succès et d’autres secteurs sont-ils en cours d’exploration?

– Chaque projet est différent. La vente dans sa globalité du projet Esplanade 3 à Pont-Rouge (30 500 m2) à la CPEG représente l’aboutissement d’un dossier dense. Nous avons travaillé pendant des années autour de cette opération, le résultat est donc un vrai succès pour le groupe m3. Comme évoqué tout à l’heure, je ne me limite pas à un domaine d’activité. Nous venons de racheter plusieurs fitness à Genève par exemple, et d’autres projets autour de l’enfance et des divertissements sont en cours. J’ai racheté, il y a quelques mois, la bijouterie de mon père à mon frère et à ma mère et me positionnerai durant le second semestre sur la direction que je souhaite donner à cet établissement. L’univers de la joaillerie est actuellement en souffrance, et là encore, seules les innovations et la créativité permettront de réussir».

À tout juste 46 ans, Abdallah Chatila est un homme épatant, tant il semble insatiable et visionnaire, calme et hyperactif, perspicace et sincère. Une soif permanente de challenges l’anime et le porte, sans jamais regretter ni renoncer. Celui qui fait beaucoup parler ne s’intéresse pas vraiment au qu’en-dira-t-on. Sans filtre, il est à l’aise partout et sait oser. Oser dire ce qu’il pense, oser entreprendre, oser explorer l’inconnu et prouver qu’oser rime avec évoluer.

GROS PLAN

m3 GROUPE en bref 

Plus de 1000 collaborateurs

7 pôles d’activités

Projet phare: Esplanade 3 à Pont-Rouge, vendu à la CPEG (30’500m2)

Plus de 1500 logements en développement à Genève

Acquisition de 19 restaurants, dont certaines institutions incontournables de la région telles que le Cheval Blanc à Vandoeuvres, le Vallon à Florissant, et bientôt le Sesflo.

1 hôtel et 2 ouvertures en 2021

1 à 2% du CA de chaque entité reversé à des associations (ex: Partage, Colis du cœur etc.)

 

Maximilien Bonnardot

 



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