Terme péjoratif, mais mérité

Les «canards», ancêtres douteux de la presse

«Horrible», «épouvantable», «tragique»: les titres des publications d’autrefois ne faisaient pas dans la dentelle. Dès le XVIe siècle, des «contre-porteux» ou «porte-paniers», qui seront nommés plus tard colporteurs, vendaient ce que l’on appelait des feuilles volantes, des occasionnels ou encore des canards.

Ces derniers se présentaient souvent sous la forme d’une feuille unique, mais certains pouvaient atteindre une dizaine de pages, contrairement aux placards qui s’apparentaient plutôt à des affichettes. Ils étaient parfois illustrés de gravures avec un tirage médiocre, sur un papier de mauvaise qualité. Vendus bon marché et à portée de toutes les bourses ou presque, les premiers exemplaires connus remontent à 1529. Précisons qu’à cette époque, on appelait «presse» tout ce qui était imprimé. Le contenu de ces journaux avant la lettre reposait principalement sur des faits divers réels très «arrangés»; beaucoup relevaient même de la pure invention. Ces canards avaient en général des titres longs et particulièrement racoleurs. Les termes «histoire véritable» ou «discours très véritable» y revenaient souvent, pour donner un sentiment de véracité à des récits qui n’en avaient pas. Certains «canardiers» prétendaient même avoir été témoins des événements cités. Voici quelques exemples qui en diront plus que de longs commentaires (avec l’orthographe en partie remise à jour):

«Histoire horrible et épouvantable d’un enfant, lequel après avoir meurtri et étranglé son père, enfin le pendit. Et ce advenu en la ville de Lutzelfluh, pays des Suisses, en la seigneurie de Brandis, près la ville de Berne, le IIIème jour du mois d’avril 1574».

«Discours admirable et véritable des meurtres et assassinats commis par un nommé Cristeman, Allemand exécuté à mort près de Mayence en Allemagne, lequel a confessé avoir entre autres crimes tué et assassiné neuf cent soixante et quatre personnes».

«Histoire miraculeuse, advenue dans la ville de Genève en 1609, d’une femme qui a faict un veau pour avoir mesprisé Dieu et ses Saincts».

«L’épouvantable, prodigieuse et véritable vision des fantômes au nombre de douze mille, advenus au pays d’Angoumois et vus par les habitants de là en grande admiration».

«Discours merveillable d’un démon amoureux, lequel a poussé une jeune demoiselle à brûler une riche abbaye et couper la gorge à sa propre mère».

«Histoire épouvantable et véritable arrivée en la ville de Solliès, en Provence, d’un homme qui s’était voué pour être d’Eglise, et qui n’ayant accompli son vœux, le Diable lui a coupé les parties honteuses, et coupé encore la gorge».

De ville en campagne

On le voit, les mots horribles, épouvantables, tragiques, miraculeux ne manquaient pas. Il fallait exciter l’imagination, faire peur, d’où de nombreuses histoires de sorcelleries et de fantômes. Les créatures hybrides mi-hommes mi-bêtes et les démons figuraient également en bonne place. Le mémorialiste Pierre de l’Estoile (1546-1611), grand amateur de canards, les lisait pour mieux cerner son époque. D’ailleurs, il était le premier à s’en moquer et à les qualifier «d’amusebadauds, triqueniques,  folastreries et austres coüonneries» (sic).

Principalement vendus dans les villes, les canards parvenaient toutefois dans les campagnes et, malgré un taux d’alphabétisation assez faible à cette époque, il se trouvait toujours une personne capable d’en faire la lecture à la veillée. Il faudra attendre le XVIIe siècle pour voir apparaître une presse régulière, hebdomadaire ou mensuelle le plus souvent. On en trouve dans l’espace germanique vers 1605, en France en 1631 avec la «Gazette» de Théophraste Renaudot ou en Italie, à Florence, dès 1636. En Suisse, les parutions restent modestes jusqu’au XVIIIe siècle. Mais pour en revenir à nos «canards», même si les thématiques sont différentes, on constate qu’ils n’étaient pas beaucoup plus racoleurs, voire outranciers, que certains titres ou sites Web d’aujourd’hui.

Frédéric Schmidt

 



Télécharger