HEPIA: La ville assoiffée de nature

Avec le bouleversement climatique et les espaces libres de plus en plus confinés, toute une terre est à réinventer. Un défi majeur où spécialistes de la nature et du paysage, urbanistes et bâtisseurs ont intérêt à collaborer.

Espaces libres urbains de plus en plus confinés, terres polluées: ce n’est rien de nouveau, mais le sujet n’en reste pas moins brûlant. Avec le changement climatique qui occupe aujourd’hui le devant de la scène, une avalanche de nouvelles interrogations met au défi les capacités d’anticipation des professionnels de la ville et du paysage.

Organisée par la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA), la table ronde animée par Natacha Guillaumont a débattu, mardi 30 novembre, des enjeux urbains majeurs. Et cela à l’heure où la population, stimulée par la pandémie, a plus que jamais soif de jardins privés et d’espaces naturels. «Il y a une volonté marquée de planter des arbres», remarque Patrice Curtil, directeur de Boccard Parc et Jardins. «La clientèle n’a pas envie d’attendre, elle veut des arbres adultes qui donnent du volume immédiatement», observe Marina Denogent, directrice de l’entreprise familiale éponyme.

Si l’arbre apparaît comme le point fort d’une composition paysagère, qu’il constitue l’élément primordial notamment pour atténuer les vagues de chaleur, encore faut-il étudier et choisir désormais les végétaux capables de résister aux affres climatiques. «Il est nécessaire d’associer nos recherches sur les essences pour anticiper l’avenir», souligne Aude Jacquet-Patry, directrice de Jacquet SA.

Il faudrait aussi pouvoir s’appuyer sur des bases légales plus adéquates. «Alors que les emprises au sol des constructions sont énormes par rapport au végétal, les distances de plantation fixées par le Canton par rapport aux fonds voisins sont problématiques, notamment en cas de replantage d’arbres abattus», relève Patrice Curtil. Le pays a une carte à jouer dans une densification de qualité. Le Canton de Zurich envisage, par exemple, de limiter la surface à bâtir d’une parcelle pour favoriser la plantation d’arbres à grandes couronnes.

Le mauvais rôle du vient-ensuite

Au nom du bien-être et de la biodiversité, l’époque sonne le glas d’une vision binaire de l’humain séparé de son environnement, tout comme elle se doit, en contexte urbain, de bannir la séparation entre naturel et artefact. Encore faut-il briser les hiérarchies usuelles qui laissent généralement aux spécialistes de la nature et du paysage le rôle du vient-ensuite. D’une seule voix avec Sylvain Lacroix, directeur des Ateliers Lacroix, les conférenciers déplorent «le manque de concertation avec les bâtisseurs au niveau du projet, voire du concours». Quant aux futurs experts issus de l’HEPIA, ils auront, eux aussi, un bagage solide pour discuter sur un pied d’égalité avec les architectes, les urbanistes, les responsables de l’aménagement du territoire ou les spécialistes de l’environnement.

Le sol, parent pauvre de l’espace urbain

«Terrassiers, ingénieurs civils, géomètres, architectes font du sol destiné aux aménagements des espaces libres le parent pauvre.» Non par volonté délibérée, mais par méconnaissance. Tel est l’autre constat commun des intervenants. Et l’autre combat à mener. En matière de sols, l’expertise des architectes-paysagistes représente un élément essentiel pour assurer le développement des végétaux sur le long terme. Les terres naturelles urbaines se font rares, elles sont souvent polluées et subissent des tassements importants. De nombreuses études et expérimentations sur les technosols construits à partir de divers résiduels s’avèrent prometteuses. Recyclés, les importants volumes de déblais issus de la construction pourraient, par exemple, éviter avantageusement la mise à la décharge pour créer des substrats fertiles. Au vu des nombreuses pistes abordées, l’HEPIA et les architectes du paysage défendent bien plus qu’un retour rousseauiste à la nature. Ils portent avec détermination une vision d’avenir qui répond aux attentes du vivant.

Outre une série de tables rondes, le jubilé de l’HEPIA a donné lieu à une exposition photographique retraçant le travail de Walter Brugger (1924-2002). Architecte paysagiste visionnaire, il a marqué les espaces publics et privés de l’après-guerre, dont une grande partie se situent à Genève.

Viviane Scaramiglia



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